Ce que nous devons à l'image - Benoît Thiault

Ce que nous devons à l'image

Dans une époque aseptisée par les contenus vidéos et photos distillés sur les feeds et fils d'actualité de nos réseaux sociaux préférés, l'image, celle qui aide à se représenter un fait, des événements ou une évolution, semble vouée à devoir toujours plus chercher à s'imposer aux consciences.

Le message informatif se trouve accru dans sa difficulté de compréhension dès qu'il s'agit de devoir lire un texte accolé à un visuel, ne serait-ce que pour en décrypter le contexte de prise de vue. Certains hoax publiés sur internet continuent de polluer un message informatif, dévoyant le but même du cliché, le détournant pour y accoler un message d'au tout autre genre. Un exemple des plus célèbres est celui de cette photo du chef indien Raoni pour lequel je vous renvoie à cette explication.

Régulièrement, les remises de prix des grands événements de la photographie semblent remettre certaines pendules à l'heure. On n'y récompense non pas la qualité d'une seule photo, mais bien ce qu'elle symbolise : l'illustration finale de ce qui est réellement pris en compte : le travail d'investigation et d'investissement qui aura permis le cliché. Qu'il s'agisse du Pulitzer Price ou du World Press Photo, ces remises de prix traduisent l'engagement de photographes, journalistes et enquêteurs de terrain, recherchant de par leur prise de vue à illustrer une situation, généralement synonyme d'impasse humanitaire, mettant en lumière les conditions de "vie" de peuples et populations en proie à des tensions géopolitiques, souvent au coeur de territoires où les conflits armés sont le quotidien. 

Ces images qui frappent l'opinion publique sont de plusieurs ordres : 

- Elles visent à émouvoir, non pas par la saisie de nos sentiments de pitié et condescendance mais par l'activation de réflexions personnelles sur tel ou tel état de fait dans telle ou telle région du monde. 

- Elles visent à déclencher des prises en compte, non pas individuelles mais bien collectives. Un exemple connu et qui a profondément modifié la perception de la guerre du Vietnam par les sociétés occidentales, est ce cliché de Nick Ut : 

Kim Phuc, la jeune fille nue, courant pour échapper au napalm qui brûle son corps, aura rencontré le photographe plusieurs années après. Cette photographie s'accompagne d'une autre, généralement moins vue mais tout aussi brutale.

- Elles sont rapporteuses de moments historiques forts et à ce titre, sont extrêmement codifiées : l'exemple de la traque en direct d'Oussama Ben Laden dans son dernier bastion en 2011 révélera ô combien une photo peut être utilisée à des fins politiques.    

Intitulé The Situation Room, le cliché est pris par Pete Souza en 2011, alors photographe officiel de la Maison Blanche. Les personnes suivantes apparaissant sur la photo de gauche à droite : (assis) le vice-Président Joe Biden, le Président Barack Obama, le brigadier général Brad Webb, le Conseiller présidentiel américain adjoint à la Sécurité nationale, Denis McDonough, la secrétaire d’État Hillary Clinton, le secrétaire à la Défense Robert Gates ; (debout) le Chef d'état-major des armées des États-Unis, l'amiral Michael Mullen, le Conseiller à la sécurité nationale Thomas E. Donilon, la directrice du contre-terrorisme, Audrey Tomason, le conseiller principal du président pour la sécurité intérieure et la lutte antiterroriste, John Brennan et le directeur du renseignement national James Clapper. 

CNN appela ce cliché « photo for the ages » et le compara avec d'autres images célèbres des présidents américain tel que Dewey Defeats Truman. L'ancien photographe officiel, Eric Draper a déclaré que la photo était "une capture de manière très précise d'un moment déterminé de l'histoire". 

Ce que nous devons à l'image est porteur de plusieurs sens : elle est tout à la fois révélateur de nos habitudes informatives et capable de bouleverser notre façon de considérer telle ou telle situation. L'exemple de la photo du jeune Aylan Kurdi, migrant âgé de 3 ans et photographié, mort, sur une plage, la tête dans le sable, aura secoué et frappé bien des consciences à travers le monde. Si cette image restera dans des annales photographiques, pour le message qu'elle porte et le renvoi à nos propres échecs occidentaux, elle s'effacera aussi vite qu'une autre image viendra apporter autant, si ce n'est encore plus, un sens à nos lectures contemporaines. 

Garder un oeil averti sur la production de contenus permet de faire un premier tri dans la déferlante d'images qui nous entourent. Cet oeil averti est un garde-fou contre un flot de messages, qui, s'ils n'étaient lus qu'avec méfiance et pragmatisme, n'auraient pas de longues heures devant eux. Le hic, dans nos sociétés, est que les tous premiers à publier telle ou telle photo de tel ou tel événement sont d'abord engagés dans une course au clic, synonyme de succès pour les concepteurs de ses visuels à outrance plutôt que dans une réelle démarche informative. 

L'image peut frapper les consciences très vite, de façon très puissante. Or, la compréhension de n'importe quel cliché doit nécessairement s'accompagner d'une volonté, d'une part, didactique de la part de l'auteur, et d'autre part, de compréhension pure, de la part du lecteur de cette même image. Je pousserai le constat plus loin, lui conférant ici une dimension univoque : l'image ne peut être comprise que si elle préalablement pensée, même en une fraction de seconde. L'instinct du photographe le poussera à enregistrer l'image car elle apparaît immédiatement forte, riche de symboles et capable de générer des réflexions diverses : dans une seconde lecture, biaisée par la nécessité de faire rentrer l'image dans un gabarit rédactionnel, le lecteur pourra en trouver un sens et en faire son analyse. 

Ce que nous devons à l'image conditionne finalement, et sans réduction de sens possible, notre vision globale d'un monde à toutes vitesses. 

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